Si le père Noël est turc,
Ankara est européenne
par Véziane de Vezins - paru dans le
Figaro du 1er janvier 2003
Ce qu'il y a de lassant avec
l'Europe, c'est que, faisant un pas en avant et deux en
arrière, en vertu de la loi dite de l'écrevisse, lorsqu'on
croit se rapprocher d'elle, elle recule. La preuve : après «
de l'Atlantique à l'Oural », puis d'Athènes à Madrid, les sur-
faces se raccourcissent comme peau de chagrin.
Prochain objectif : 2004 dans le temps et Ankara-Rome dans
l'espace. Einstein est un vrai lascar, et la loi de la
relativité restera la dernière en vigueur lorsque l'Union
européenne, déjà ébranlée par le diamètre des trous du
gruyère, s'écroulera sous les coups de boutoir des fémurs de
saint Nicolas.
Une fondation turque tout ce qu'il y a de sérieux réclame sur
l'air des lampions, en ces temps de postnativité, leur évêque
de Myre, mort au IV siècle, et qui n'était autre, nonobstant
le climat, que le saint fondateur du mythe du barbu tiré par
des rennes. Même si, depuis, la planète s'est réchauffée -
mais c'est une autre histoire.
« Rendez-nous les os du père Noël, nous voulons leur retour en
2003 », a donc fulminé Muammer Karabulut, président de
l'association, presque aussi pressé que les autorités
d'Ankara, qui elles, devront ronger leur frein 400 jours de
plus pour savoir si elles ont raison de croire aux miracles.
Il faut dire que les vénérables reliques, si elles
réintégraient la Turquie, reviendraient de loin. Elles ont été
arrachées à l'affection des diocésains de Demre au XI siècle
par quelque pirate sans foi ni loi qui passait par-là. On les
retrouve en 1087 dans la bonne ville de Bari, au sud de
l'Italie. Laquelle, par la voix du père Gerardo Cioffari,
historien
de la basilique Saint-Nicolas, tient essentiellement à les
conserver. Depuis plus de neuf siècles, saint Nicolas est très
bien dans la Botte, et il n'y a aucune raison pour que le
garnisseur de souliers en change. Mais Muammer Karabulut fera
voir à l'Eglise chrétienne de quel bois il se chauffe. Il
détient par-devers lui un morceau de tibia presque identifié.
Il le jure, croix de bois, croix de fer, il n'aura de cesse
que les précieux
restes lui soient rendus. Une grande campagne sera lancée
cette année dans ce sens, qui devrait mobiliser tout autant et
plus encore que le débat avec Bruxelles.
Car si la Turquie est le
berceau du père Noël, la Turquie est européenne. CQFD.
Et voilà. Nostradamus triomphe
encore. Si la Croix ne revient pas au Croissant.
cela fera du vilain. Si la Croix revient au Croissant, cela
fera une révolution, rétorque l'historien de Bari. L'Occident
tremble sur ses bases. Mais si les Turcs s'imaginent que c'est
en revendiquant le barbu rouge que leur candidature arrivera
sans encombre dans la hotte de l'Europe, ils croient au père
Noël. |