|
|
|
|
Lettres |
Citations |
Poèmes |
Réflexion |
Cadeaux, enquête sur un
rituel
La frénésie de cadeaux de Noël passe
habituellement pour un syndrome de nos sociétés marchandes. Et
si ces rites révélaient au contraire le primitif qui sommeille
en nous? C'est en tout cas ce que pensent les ethnologues.
MICHEL AUDÉTAT (WEBDO)
Comme chaque année, un long soupir collectif accompagne le
mois de décembre. Chacun redoute la frénésie dépensière qui
s'annonce, la quête désespérée des cadeaux, la bousculade
entre les bougies électriques et les odeurs d'aisselle, et la
grande fatigue qui culmine autour du sapin. Noël, juge-t-on
dans un élan unanime, illustrerait tous les méfaits de nos
sociétés marchandes. Extase de la consommation et fin de toute
transcendance: l'Enfant Jésus serait depuis longtemps mort et
enterré sous l'accumulation de cadeaux; on ne verrait partout
que le triomphe sans scrupule du commerce.
En est-on au demeurant bien sûr? Le sens de cette course aux
cadeaux tiendrait-il tout entier dans notre destin d'«Homo
consumans»? Ou ne peut-on entendre, derrière cette fantastique
dilapidation de richesses, comme un écho assourdi des époques
où de furieux désordres retentissaient à l'époque du solstice
d'hiver? Avant d'être dominée par la fête chrétienne de Noël,
la fin de l'an était une période où se célébrait la
renaissance du soleil. Chez les Romains, venait ainsi l'heure
des saturnales. Banquets et débauches se multipliaient alors
en l'honneur de Saturne, dieu des semailles et de
l'agriculture. Ce monde-là est-il définitivement séparé du
nôtre? Oublions les apparences post-modernes de nos festivités
synthétiques. Peut-être l'habit ne ferait-il pas le Père Noël.
Peut-être nos rites actuels se seraient-ils simplement glissés
dans des formes anciennes. L'ethnologie peut nous permettre
d'y voir plus clair.
LE CADEAU, UN DON RITUEL D'ordinaire, l'ethnologue est celui
qu'on aime convier à sa table pour qu'il raconte les moeurs
exotiques et les rites dégoûtants dont il a été le témoin.
Pourtant, c'est aussi son propre monde qu'il scrute avec
curiosité et, s'agissant de nos coutumiers cadeaux de Noël, il
aurait tendance à penser qu'une faible distance nous sépare
des sociétés dites «primitives». Fabrizio Sabelli, professeur
à l'Institut universitaire d'étude du développement (IUED) de
Genève, estime ainsi qu'«on n'a jamais quitté l'univers des
primitifs». Mieux: cette proximité serait encore plus grande
en période de crise: «Les problèmes de crise sont souvent
résolus par des schèmes de fonctionnement propres à la société
primitive. Par exemple le troc qui prend une importance
croissante dans le domaine des services. On revient ainsi à
une économie de réciprocité qui se développe même si elle
demeure marginale. Dans ce cadre, je ferais l'hypothèse que ce
sont des périodes où l'on se fait plus de cadeaux que
d'habitude. Paradoxalement, je ne crois pas que des
considérations économiques amènent les gens à se passer de
cela. C'est un réflexe d'assurance sociale: le cadeau renforce
des liens. Or c'est précisément quand on traverse une crise
qu'on a besoin des autres.»
Le cadeau de Noël peut ainsi se rattacher à la famille des
dons rituels, comme les cadeaux de mariage, de première
communion, ou encore ceux qui se pratiquent dans le monde des
affaires. Professeur d'anthropologie culturelle et sociale à
l'Université de Lausanne, Gérald Berthoud insiste lui aussi
sur cette dimension: «La période de Noël, qui est très chargée
cérémoniellement, possède une certaine intensité rituelle.
Même si nous vivons fondamentalement dans une société
marchande, il y a dans cet échange de cadeaux quelque chose
qui est de l'ordre du don et qui est universel dans son
principe: ils créent, maintiennent et consolident des liens;
ils constituent en quelque sorte une matrice du social.»
Parlez de cadeaux de Noël à un anthropologue, il vous sort
immédiatement «L'essai sur le don» de Marcel Mauss. Publié en
1924, ce texte est un classique du genre. S'appuyant sur des
études de terrain (en particulier les travaux de Boas sur les
Indiens Kwakiutl et ceux de Malinowski sur les Trobriandais de
Mélanésie), Mauss met en évidence des règles partout
présentes. D'abord, il n'y a pas de don sans contre-don, sans
que s'amorce donc une relation. Ensuite, l'institution du don
laisse peu de place à la liberté du donateur et du donataire.
Il existe une obligation d'en faire comme d'en recevoir:
«Refuser de donner, négliger d'inviter, comme refuser de
prendre, équivaut à déclarer la guerre; c'est refuser
l'alliance et la communion.» Autrement, l'échange de dons
absorbe l'individu dans un rituel. Chacun est ici soumis à une
loi sans auteur.
L'INÉVITABLE SURENCHÈRE On peut dès lors mieux comprendre
cette curieuse schizophrénie qui s'empare des populations à
l'approche de Noël. Tout le monde se dit écoeuré par la
prolifération des cadeaux; on se jure d'être plus raisonnable
cette fois-ci; pourtant le même jeu de surenchère reprend en
dépit des bonnes intentions. C'est que personne n'a vraiment
le choix: «Pas besoin d'avoir lu Mauss, explique Gérald
Berthoud, pour connaître de façon intuitive les obligations
auxquelles nous soumet l'institution du don. Mais il y a dans
notre société une idéologie, celle du don gratuit, qui nous
empêche d'en prendre clairement conscience.» Ici, l'ethnologie
déchire le voile: nos dons rituels ne sont pas destinés à
satisfaire des désirs ou des besoins; ils fondent avant tout
des rapports d'alliance, d'inclusion, et ils nous inscrivent
ainsi dans une longue chaîne d'obligations sans cesse
renouvelées. D'une certaine manière, le cadeau de Noël, comme
tout don rituel, est toujours un cadeau empoisonné. La même
racine germanique, «gift», a d'ailleurs donné le mot «cadeau»
en anglais et le mot «poison» en allemand. Dans un livre
publié au début de l'année, «Du don rituel au sacrifice
suprême», l'ethnologue Guy Nicolas veut battre en brèche la
répugnance avec laquelle l'homme occidental considère ses
propres pratiques rituelles quand il les regarde comme des
vestiges archaïques et folkloriques, dénués d'importance pour
le fonctionnement de nos sociétés fières de leur
développement: «Le don rituel fonctionne donc comme un domaine
interdit, honteux, ou plutôt clandestin, à côté des usages
érotiques, de la fraude commune, du secret médical.» Guy
Nicolas parle même d'«une véritable conduite d'exorcisme»
niant l'importance cardinale de tous les dons rituels, de
l'invitation à un repas aux cadeaux de Noël, qui structurent
la société par une toile d'araignée invisible: «Le silence
entretenu par la société contemporaine sur ce sanctuaire, en
dépit du fait qu'il recèle l'un des mécanismes de sa
reproduction, pourrait correspondre à celui qui, de tout
temps, caractérise l'approche du sacré.»
Bien entendu, le don rituel s'est adapté à nos modes de vie.
Dans les sociétés qu'évoque Mauss, on échange non seulement
des biens mais aussi «des politesses, des festins, des rites,
des services militaires, des femmes, des enfants, des danses,
des fêtes, des foires...». Sous nos latitudes, en revanche, on
sait qu'il ne serait guère judicieux d'offrir une jeune fille
nubile à son vieil oncle célibataire. Mais le don est aussi
devenu plus intime, et c'est essentiellement dans le cadre
familial que s'échangent les cadeaux de Noël. En outre,
Fabrizio Sabelli constate «une recherche angoissée de
l'originalité du don»: «Ce qui caractérise nos sociétés, c'est
davantage la quête que le moment du don. C'est un travail:
chacun souffre quand il doit s'atteler à cette tâche
consistant à dénicher le cadeau orginal.»
LE PÈRE NOËL EST AMÉRICAIN En réalité, le cadeau de Noël entre
adultes est une coutume relativement récente dont on ne trouve
pas trace avant le siècle dernier. En revanche, le cadeau fait
aux enfants, aux alentours du solstice d'hiver, plonge ses
racines dans une histoire beaucoup plus profonde qui nous a
légué toute une galerie de personnages donateurs. Certains
appartiennent à l'univers chrétien: saint Nicolas ou les Rois
mages qui, au soir de l'Epiphanie, comblent les petits
Espagnols. D'autres relèvent d'une origine païenne: les fées
de Noël que l'on appelait Bonnes Dames dans le canton de
Neuchâtel et le Jura, ou la Befana italienne dont les
apparences de sorcière dissimulent une âme bienveillante
généreuse en cadeaux qu'elle apporte aux enfants le soir du 5
janvier. Tous ces personnages ont pourtant été supplantés par
le Père Noël, né aux Etats-Unis en 1822, qui aurait gagné une
forte emprise sur le sol européen dans les années
d'après-guerre, à l'époque du Plan Marshall.
C'est du moins ce qu'affirme l'ethnologue Claude Lévi-Strauss
dans «Le Père Noël supplicié», un article publié en 1952 dans
la revue «Les Temps modernes». L'année précédente, un
singulier vent de folie s'était emparé de la ville de Dijon.
Accusé de paganisme par le clergé local, le Père Noël avait
été condamné à une éxécution publique. Le 23 décembre, une
effigie de Père Noël avait ainsi été suspendue aux grilles de
la cathédrale avant d'être consumée par le feu. Fort
heureusement la gauche républicaine, qui croit au Père Noël,
s'est empressée de prendre la tête de contre-manifestations
visant à défendre ce dieu moderne de l'abondance.
Inspiré par cet événement, Claude Lévi-Strauss a alors écrit
cet article où se révèle un autre sens du cadeau de Noël:
«Dans la mesure où les rites et les croyances liés au Père
Noël relèvent d'une sociologie initiatique (et cela n'est pas
douteux), ils mettent en évidence, derrière l'opposition entre
enfants et adultes, une opposition plus profonde entre morts
et vivants. (...) Il n'est donc pas surprenant que Noël et
Nouvel-An soient des fêtes à cadeaux: la fête des morts est
essentiellement la fête des autres, puisque le fait d'être
autre est la première image approchée que nous puissions nous
faire de la mort.»
M. A.
Ouvrages consultés: «Sociologie et
anthropologie», de Marcel Mauss, PUF, 1950. «Du don rituel au
sacrifice suprême», de Guy Nicolas, La Découverte / M.A.U.S.S.,
1996. «Biographies du Père Noël», de Catherine Lepagnol,
Hachette, 1979. |
|
|
|